Aux États-Unis, le backlash anti-ESG a provoqué le démantèlement des grandes alliances bancaires pour le climat. En France, le mouvement est plus discret : les engagements environnementaux s’effacent du discours institutionnel, mais restent présents dans les offres destinées aux clients et dans la gestion des risques. L’ESG ne disparaît pas, il change de terrain et devient plus exposé à l’exigence de preuve.
En 2015, le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney dénonçait la « tragédie des horizons », avec ce constat : le dérèglement climatique fera des dégâts au-delà de l’horizon des décisions financières, de sorte que peu d’acteurs ont intérêt, à court terme, à payer pour demain.
Six ans plus tard, il lançait avec la présidence britannique de la COP26 la Glasgow Financial Alliance for Net Zero, destinée à coordonner les initiatives financières en faveur de la neutralité carbone. Le même jour, 43 banques créaient, sous l’égide de l’Initiative financière du Programme des Nations unies pour l’environnement, la Net-Zero Banking Alliance, qui devenait l’un des membres fondateurs de cette coalition. Elle réunira par la suite près de 150 établissements. Le 3 octobre 2025, après le vote de ses membres, l’alliance annonçait cesser ses activités.
Beaucoup y ont vu le signe d’un renoncement des banques à l’ESG. En France, la réalité est plus nuancée : l’ESG se maintient mais s’adresse désormais aux clients plutôt qu’aux investisseurs.
Une rupture venue des États-Unis
Depuis 2021, plusieurs États conservateurs sanctionnent les banques jugées hostiles au pétrole et au gaz. Celles de l’alliance climat sont visées en premier lieu : inscription sur une « liste noire », perte de mandats de gestion de fonds de pension publics, ou exclusion de certains marchés de collectivités locales. L’engagement volontaire, conçu comme un atout de réputation, est ainsi devenu un désavantage concurrentiel sur une partie du marché américain.
L’État fédéral a ensuite infléchi sa position. La SEC, équivalent américain de l’Autorité des marchés financiers, a cessé de défendre en justice les règles de publication climatique adoptées l’année précédente. En mai 2026, elle en a proposé la suppression intégrale.
Résultat : les six plus grandes banques américaines ont quitté la Net-Zero Banking Alliance entre décembre 2024 et janvier 2025, juste avant la seconde investiture de Donald Trump. Plusieurs banques canadiennes et japonaises, puis HSBC et Barclays, leur ont emboité le pas.
Les banques françaises maintiennent le cap en ordre dispersé
Les six grands groupes français étaient eux aussi membres de l’alliance. Alors que HSBC repoussait de vingt ans son objectif de neutralité sur ses propres opérations et que Wells Fargo abandonnait ses cibles d’émissions financées, la Fédération bancaire française déclarait à l’Agence France Presse que la cessation des actions de la NZBA ne changeait rien à l’approche de ses membres. Les engagements demeurent mais le cadre collectif qui leur donnait de la visibilité et permettait de comparer les trajectoires a disparu.
Cette discrétion accrue peut relever du greenhushing : certains établissements poursuivent leurs politiques climatiques tout en réduisant leur communication afin de limiter les risques réputationnels et contentieux. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure que les engagements sont inchangés. Ceux-ci doivent être appréciés à partir des politiques sectorielles, des objectifs publiés et des flux de financement.
Les chiffres de la profession vont dans le même sens. Selon la Fédération bancaire française, les crédits verts et durables des banques françaises atteignaient 510 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 37 % en deux ans. Ce chiffre agrégé ne suffit cependant pas à décrire l’ensemble de leurs portefeuilles.
Le rapport Banking on Climate Chaos, publié en juin 2026 par huit ONG dont Reclaim Finance, dresse un tableau plus contrasté. Alors que les financements fossiles mondiaux ont encore progressé en 2025, les soutiens des banques françaises aux entreprises développant de nouveaux projets fossiles reculent, à l’exception notable de Société Générale. La plupart augmentent en revanche leurs financements aux gazoducs et aux terminaux méthaniers.
Dans la relation client, l’ESG reste un argument de vente
Alors qu’il s’efface du discours institutionnel, l’ESG reste très présent dans la communication commerciale. Livrets et fonds estampillés durables, épargne « à impact », empreinte carbone affichée dans les applications mobiles, cartes fabriquées à partir de matériaux recyclés : l’argument environnemental occupe une place croissante dans la relation client.
Notre benchmark TNP Finance Durable 2026 relève une croissance des offres vertes dans le crédit immobilier, le crédit à la consommation, l’épargne et les moyens de paiement. C’est dans l’épargne que l’offre est la plus fournie : en 2026, 1 045 fonds avaient obtenu le label ISR sous son nouveau référentiel, pour un encours estimé à 800 milliards d’euros.
Les régulateurs suivent ces pratiques de près et leurs conclusions sont critiques. Dès 2022, l’ACPR avait relevé, dans des publicités d’assurance-vie, des arguments écologiques flous ou trompeurs, avant de publier une recommandation destinée à les encadrer. En février 2026, l’AMF constatait de son côté que les réseaux qui vendent des fonds durables maîtrisaient encore imparfaitement les règles encadrant ces arguments, et s’en remettaient largement aux sociétés de gestion qui conçoivent les produits.
Au total, les banques communiquent moins sur leurs portefeuilles de financement que sur leurs produits d’épargne. Dans le premier cas, la communication les expose à la critique des ONG et au risque contentieux. Dans le second, l’argument ESG sert la vente, sous la surveillance croissante des régulateurs.
Les obligations remplacent les promesses ESG
Plusieurs évolutions réglementaires recomposent cet équilibre. La directive « Omnibus », entrée en vigueur en mars 2026 allège fortement les obligations de publication. Dans le même temps, les lignes directrices de l‘Autorité bancaire européenne sur la gestion des risques climatiques s’appliquent depuis janvier 2026 aux établissements autres que les établissements petits et non complexes, qui disposent d’un délai supplémentaire. Pour les banques concernées, l’enjeu consiste moins à multiplier les déclarations qu’à identifier les actifs exposés, à mesurer les risques et à les inscrire dans un horizon temporel.
Par ailleurs, la pression sur les allégations commerciales se renforce. À compter du 27 septembre 2026, la directive européenne dite EmpCo interdira certaines allégations environnementales génériques ainsi que les promesses de neutralité carbone fondées sur la seule compensation des émissions.
Le cadre collectif de l’alliance bancaire pour le climat s’est donc défait au moment où les contraintes changeaient de nature : moins d’entreprises sont tenues de publier des informations détaillées, mais les établissements bancaires doivent mieux intégrer les risques ESG et justifier davantage leurs allégations commerciales.
Dans une tribune publiée par Le Monde en mai 2026, le chercheur en sciences de gestion Jean-Pierre Bouchez rappelait que les pressions réglementaires et judiciaires, bien davantage que les engagements volontaires, peuvent répondre à la tragédie des horizons décrite par Mark Carney.
Pour les banques, l’enjeu n’est donc plus seulement d’afficher des engagements climatiques. Il consiste à démontrer la cohérence entre les produits proposés aux clients, les risques intégrés dans les décisions de financement et les informations effectivement disponibles sur leurs portefeuilles.
Sources
- Discours de Mark Carney devant la Lloyd’s de Londres, 29 septembre 2015.
- Dissolution de la Net-Zero Banking Alliance, dépêche AFP du 3 octobre 2025, avec la réaction de la Fédération bancaire française.
- Retraits des banques américaines de l’alliance, Reuters (décembre 2024) et Financial Times (janvier 2025).
- Pew Charitable Trusts et Thomson Reuters, sur les législations anti-ESG des États américains.
- SEC, communiqué sur l’abandon de la règle de publication climatique, mars 2025.
- HSBC, report de son objectif de neutralité opérationnelle (février 2025) et révision de son cadre de politiques fossiles (novembre 2025).
- Wells Fargo, abandon de ses objectifs d’émissions financées, mars 2025.
- Fédération bancaire française, étude annuelle sur le financement de la transition écologique, 21 mai 2026.
- Banking on Climate Chaos, édition 2026, publiée par huit ONG dont Reclaim Finance.
- Benchmark TNP Finance Durable 2026.
- Ministère de l’Économie, présentation du label ISR ; AEF Info, cartographie des fonds labellisés, février 2026.
- ACPR, recommandation sur la promotion des caractéristiques extra-financières en assurance-vie.
- AMF, enseignements de ses contrôles sur la finance durable, février 2026.
- Directive (UE) 2026/470 dite « Omnibus I », en vigueur depuis le 18 mars 2026.
- Directive (UE) 2024/825 dite « EmpCo », applicable au 27 septembre 2026.
- Autorité bancaire européenne, lignes directrices sur les risques ESG, applicables depuis janvier 2026.
- Jean-Pierre Bouchez, « Finance : la tragédie des horizons souligne l’opposition entre le temps court et le temps long », tribune, Le Monde, 15 mai 2026.





